Toujours Olivier Rey (Une folle solitude…).
« Si l’homme avait fait preuve d’un conservatisme absolu, il traînerait toujours une existence précaire et misérable. À l’opposé s’il bouleverse ses conditions de vie au point de bâtir un monde invivable, son existence redevient précaire et misérable. Devoir accepter n’importe quel changement au nom du fait que, si les hommes avaient refusé le changement, ils en seraient restés à l’âge des cavernes est donc un argument absurde.
[…]
Illich a mis en évidence que toute technique, développée comme moyen d’une fin, a tendance, passé un certain stade d’expansion, de perfectionnement et d’institutionnalisation, à devenir une fin en soi, dont les nuisances l’emportent sur les services qu’elle rend. Le développement des moyens de transport en est la classique illustration : des véhicules sans cesse plus rapides, au lieu de raccourcir le temps passé pour se rendre à son travail ou faire ses courses, l’ont augmenté, en raison de l’allongement des distances et des encombrements. » (pp. 220-21).
Excellente occasion pour rappeler Ivan Illich (Energie et équité. 1975. Seuil. Reprise dans le Tome I des Œuvres complètes. 2004. Fayard).
Dans les œuvres complètes, Jean Robert et Valentine Borremans ont adjoint au texte de Illich, en annexe, un texte de Jean-Pierre Dupuy, A la recherche du temps gagné, paru dans le Bulletin interministériel pour la RCB, n° 20, mars 1975.
Dupuy y développe le concept de Temps généralisé. Sur le mode du Coût généralisé introduit par les économistes, Dupuy propose, au lieu de convertir les temps en dépenses, de convertir les dépenses en temps :
« on obtiendra ainsi un temps généralisé, somme du taux effectif de déplacement, et, si le taux de conversion est toujours le revenu horaire, d’un temps qui peut être interprété comme le temps passé à travailler pour obtenir les ressources nécessaires au déplacement.
ce temps généralisé aura bien évidemment le même statut que le coût généralisé, puisqu’il en est le quotient par le revenu horaire. Il permettra donc en principe de comparer l’“ efficacité“de divers modes de transport, avec un avantage : étant exprimé en heures, il est plus “parlant“que le coût généralisé. Ainsi, si on le rapproche du nombre de kilomètres parcourus, on peut en déduire une notion de “vitesse généralisée“. » (pp. 433-4 in Œuvres complètes).
Dans le tableau qui nous présente, Dupuy nous montre que, en terme de vitesse généralisée, à part pour un cadre supérieur, à Paris, la bicyclette reste le moyen de transport le plus rapide (voir tableau).
Au stade suprême de la contre productivité, les individus se rendent à leur travail pour pouvoir payer le moyen de transport qui leur permet de se rendre au travail !
Et là, je reste coi, quoi, car il y a de quoi!Aimé Shaman