De « Nous avons besoin de… » à « J’en ai envie ! »

De « Nous avons besoin de… » à « J’en ai envie ! »

Liberté – Egolité – Monde enchanté

D’une société du « Nous avons besoin de… », nous sommes passés, sous le règne de la technique marketing, à un monde du « J’en ai envie ! ». L’humain, pour se constituer en individu, avait l’obligation, à travers l’adhésion et l’obéissance à des normes et des valeurs, de devenir Sujet. Aujourd’hui, injonction lui est faite de se réaliser : l’humain est condamné à devenir Projet !

« L’enfant roi » n’a plus besoin de la transmission inter – générationelle : il est projeté dans le monde le dos tourné à ses parents (voir la théorie du « retournement des poussettes » de Olivier Rey, Une folle solitude, Le Seuil).

Sur ce point, les écoles ménagères consacraient la transmission inter – générationelle (par les femmes !). Aujourd’hui avec l’éducation nutritionnelle, dont le discours suppose une foule d’interfaces techniques à l’acte de manger, c’est l’enfant qui peut expliquer à sa mère pourquoi elle fait bien ou mal la cuisine. Pour les hommes, on peut supposer que l’armée, dans une large mesure pouvait jouer ce rôle. Aujourd’hui, c’est le fils ou la fille qui explique au père comment « débuguer » l’ordinateur. Pour un comble du cynisme, voir la publicité de Canal J (cité in Delaleu, Droit de l’O.H.M. et devoir d’humanité 2014:134-135).

Dans les techniques, il ne faut pas considérer seulement les biens matériels mais également les services. Parmi ces derniers je range les différents consulting, coaching, développement personnel, etc. Ils consacrent tous le passage de l’endo-somatique à l’exo-somatique. Nous aurons bientôt besoin d’un coach pour nous apprendre à aller aux toilettes, ou, pour l’exprimer de manière plus élégante, renvoyons à Philippe Meirieu : si on confie à l’école la tâche d’apprendre à marcher, il y aura du monde en chaise roulante !

Dans la société telle que décrite, l’école a un rôle majeur dans l’induction de nouveaux besoins. La cours de l’école est un lieu très important d’échange de ce que Baudrillard appelle la « valeur – signe ». Les enfants qui ne veulent aller à l’école qu’à condition d’avoir un sac Eastpack, qui « meulent » les parents parce que le fils du voisin a le nouvel iPhone, etc. Les enseignants qui déplorent que les crédits ne permettent pas de doter chaque élève d’une tablette iPad car, ainsi, les problèmes pédagogiques seraient résolus… Etc. etc.

Parmi les techniques, je pense qu’une place particulière doit être réservée au numérique (voir à ce propos les livres de Byung-Chul Han et de Eric Sadin, par exemple). Le numérique permet le règne des Big Data, lesquelles sont aux mains des privés (Google, Apple, Facebook, Amazon – GAFA – etc.) pour la plupart libertariens (on est loin de la démocratie) et transhumanistes. Beaucoup financent la recherche pour les voyages sur Mars et la cryogénisation.
Pharmakon comme toute technique, le numérique produit des effets nouveaux : « le socius cède la place au solus. C’est moins la multitude que la solitude qui caractérise l’état actuel de la société. Celle-ci est accablée par le déclin généralisé du collectif et de la communauté. La solidarité est ébranlée. La privatisation se poursuit jusque dans la main. L’érosion du commun rend toujours plus improbable la perspective d’une action collective. » (p. 26) « Force est de constater que ce type de messianisme de l’interconnexion ne s’est jamais réalisé. Au contraire la communication numérique occasionne une forte érosion de la communauté, du Nous. Ce n’est pas l’“ amour du prochain“ mais bien le narcissisme qui domine la communication numérique. Et donc la technique numérique n’a rien à voir avec une “technique d’amour du prochain“, c’est même plutôt une machine narcissique de promotion de l’ego. » (p. 67). (Byung-Chul Han. 2015. Dans la nuée. Réflexions sur le numérique. Actes Sud).

Les représentants élus des systèmes dits « démocratiques » sont condamnés, pour être réélus, à tenir des discours court-termistes. Pour sortir d’une situation actuelle pour beaucoup dysfonctionnante, il faudrait s’appuyer sur des discours du moyen ou du long terme. Ce serait le meilleur moyen de ne pas se faire réélire. D’où la drague populiste de la majorité des personnels politiques. Là encore, nous somme loin de la démocratie.

Alors ? No future ?

A part qu’il faudrait peut être ouvrir les écoles ménagères aux garçons sans forcément enrôler les filles dans l’armée…
Actuellement des initiatives se développent, qui se passent le plus souvent des représentations démocratiques; partant de la base, c’est tous les mouvement des économies de la contribution. Ces initiatives doivent faire souvent contre les représentants « de la démocratie », lesquels sont souvent sous l’emprise de lobbies divers. Création de monnaies locales, systèmes de troc, création de FabLab. Ce qui est rassurant dans ce dernier cas, c’est qu’ils ont pris naissance dans les endroits ou la technique était la plus hard, la Californie. En France, Bernard Stiegler et Ars Industrialis, Yann Mollié-Boutang, etc. sont des représentants des études qui vont dans cette direction (voir en annexe l’invitation que je viens de recevoir).

Sur les dégâts occasionnés par une interface technique entre une entreprise et ses clients, en se contentant d’un discours sur les valeurs sans en avoir les pratiques, voir les tourments qu’un logiciel peut créer à la firme Volkswagen, à la firme Audi et… Ou comment les acteurs se sont transformés en agents.

Un agent double schizophrène peut connaître des fins de Moi difficiles.Aimé Shaman