Don’t be evil !

Aujourd’hui, avec le Big Data, la « raison algorythmique » et le Tracking, nous sommes chez les Californiens libertariens et transhumantes.

Eric Sadin (2015:160-1), La Vie algorythmique. Critique de la raison numérique.
[…]. Le processus d’affranchissement, qui cherchait en théorie à instaurer des relations plus consenties et ouvertes à l’égard de l’ensemble social et des autres, s’est retourné sur lui-même, s’est inversé, opérant un repliement de chacun sur sa sphère propre et ses habitus, virtuellement indifférent ou aveugle à tout hors-champ computationnel. L’ère de la personnalisation robotisée signale l’agonie ou la fin de la société, entendue comme un ensemble intégrant chaque subjectivité singulière au sein d’une large entité composite, supposant de facto des règles, des liens, des différences et des conflits.
Davantage qu’un d’individualisme exacerbé ou un égoïsme sans limite qui caractériseraient notre contemporanéité, c’est une forme de spiritualité telle que définie par Gilbert Simondon qui s’évapore, celle qui, par un esprit commun, unit ou oppose les êtres, et qui peu à peu se volatilise dans le lien direct établi par le « capitalisme cognitif » avec chaque individu, instituant subrepticement une aséité universalisée. Notion à la racine latine (a se, pour soi-même et par soi-même) qui nomme la « modalité d’un être qui possède en lui-même le principe propre de son existence, soit un attribut propre à Dieu » (Larousse). « La spiritualité est la signification de l’être comme séparé et rattaché, comme seul et non seul.
[…] La spiritualité est la signification de la relation de l’être individué au collectif, et donc par conséquent aussi du fondement de cette relation, c’est-à-dire du fait que l’être individué n’est pas entièrement individué ; mais contient encore une certaine charge de réalité non-individuée, pré individuelle, et qu’il la préserve, la respecte, vit avec la conscience de son existence au lieu de s’enfermer dans une individualité substantielle, une fausse aséité. » (Gilbert Simondon, 2005:252. L’Individu à la lumière des notions de forme et d’information. Jérôme Million).

Nous vivons l’ère d’une fausse aséité. Pas besoin d’analyse dans un monde où les économistes nous font croire que la monnaie « c’est de l’argent ! » et où le marketing satisfait le narcissisme en lui faisant croire que les sex toys « c’est le sexe ! ».

Dans Les Irremplaçables (2015), Cynthia Fleury écrit que s’interroger sur l’individuation, c’est immanquablement s’interroger sur la nature du pouvoir et du mensonge qu’il sous-tend ; que s’individuer, devenir sujet, nécessite de sortir de l’état de minorité dans lequel on se trouve, naturellement et symboliquement.

Aujourd’hui, consommateurs prolétarisés, nous nous maintenons nous-mêmes en état de minorité, dans un monde technique qui a évacué le symbolique : techno-pouvoir dans lequel l’imaginaire produit par le marketing dispense de mentir.

Pourquoi mentir aux gens quand on se ment à soi-même ? Pourquoi donner de la monnaie pour une analyse quand le slogan de Google nous intime Don’t be evil ?

Dans les peurs viscérales s’annulent les désirs. Impossibilité d’une économie libidinale.Aimé Shaman