Bernard (de) Mandeville et Adam Smith, avant d’écrire La Fable des abeilles, pour l’un, et la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, pour l’autre, avaient traduit les Fables de La Fontaine en anglais et écrit la Théorie des sentiments moraux. C’était des médecins des âmes !
J’écrivais, en 2014 (pp 49-53) :
Dufour nous rappelle que Bernard (de) Mandeville (1670-1733), qui était médecin des âmes et qui découvrit que la guérison procède d’une libération des passions, est considéré comme rien de moins que l’inventeur de la théorie économique libérale.
Traducteur de Jean de la Fontaine en anglais, Mandeville se met à la fable pour expliquer les bienfaits qui existent à laisser les pulsions s’exprimer. Il écrit donc La fable des abeilles. La ruche mécontente ou les coquins devenus honnêtes gens qu’il fait paraître anonymement (dès 1714).
Le premier sous-titre nous renseigne sur ce que peut être la morale de la Fable : « La fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public contenant plusieurs discours qui montrent que les défauts des hommes dans l’humanité dépravée peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile et qu’on peut leur faire tenir la place de vertus morales ».
En d’autres termes, ce qui est répréhensible individuellement est propice au développement de la collectivité. Cette idée de Mandeville arrivait un peu tôt, mais elle apparut acceptable lorsqu’elle fut reprise par Adam Smith (1723-1790) dans la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) où le Marché remplace le « spectateur impartial » de Théorie des sentiments moraux (1759).
Le libéralisme économique, c’est donc la libéralisation des passions / pulsions. Et Dufour d’écrire : « Ceci permet l’énoncé d’un axiome commun au libéralisme – qui s’intéresse à l’économie marchande – et à la psychanalyse – qui s’intéresse à l’énergie psychique (ce n’est pas étonnant que les deux s’intéressent à l’économie libidinale) : La pulsion est égoïste. Elle vit sa propre satisfaction » (Dufour, 2008).
Cette proposition est également acceptée par Freud qui y ajoute aussitôt un second axiome : Toute jouissance tirée de la satisfaction de la pulsion ne peut être que limitée en vue de préserver la cohésion du groupe social.
Pour Dufour, l’ajout spontané de ce second axiome vient de ce que Freud est kantien. Kant qui écrivait, dans le Traité d’éducation : « La discipline empêche l’homme de se laisser détourner de sa destination d’humanité par des penchants brutaux. Il faut qu’elle le modèle afin qu’il ne se jette pas dans le danger comme un être indompté ou un étourdi». Mandeville et Kant parte d’un même présupposé, mais quand il faut laisser faire, pour le premier, pour le second, il faut discipliner.
L’accès à la loi morale s’exprime par l’impératif catégorique : « agi de façon telle que tu traites de l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (Kant, E. Fondements de la métaphysique des mœurs).
Ceci conduit à l’imagination transcendantale, exercice de la pensée critique sans laquelle il ne peut y avoir de liberté de la pensée. Pas de désir sans renonciation à la jouissance ! Pour Freud, que cite Dufour : « L’impératif catégorique de Kant est l’héritier direct du Complexe d’Œdipe» !
Or, on voit que le courant libéral anglais triomphe du transcendantalisme allemand : « A mesure de la propagation transductive du libéralisme jusqu’à l’économie psychique, on passe d’un Surmoi freudien, d’origine kantienne, indexé sur une soustraction de jouissance, à un Surmoi que Lacan avait été repérer chez Sade, mais qui est en fait d’origine mandevillienne, c’est-à-dire un Surmoi qui dit “Jouis!“ » (Dufour, 2008).
La mère archaïque dit « Jouissez mes petits mais ne me quittez pas. Sinon je vous dévore ! ». Et comme l’écrit Dufour, c’est ce qui se dit dans l’injonction de Jouissance :
« Demandez tout ce que vous voulez. Le marché y pourvoira ! […] le marché pompe directement à nos sources pulsionnelles. Il y pompe en nous attrapant par l’objet, l’objet incessamment agité sous notre nez par tous ces petits récits publicitaires (qui remplacent les grands récits). En passant à côté de l’objet, nous sommes en quelque sorte “désubjectivés“.
Au moment où on saisit l’objet incessamment tendu, on est saisi par l’objet. C’est pour ça me semble-t-il, qu’un des symptômes majeurs de notre époque, c’est quelque chose comme l’addiction. Et ne résistons pas au plaisir des étymologies: Lat. Addictus : Abandonné à … Bas lat. Addictio : celui qui n’a pas payé sa dette.
Il suffit d’ajouter, pour être complètement dans notre champ: “contrainte par corps pour celui qui n’a pas payé sa dette symbolique“ pour comprendre que cette désubjectivation actuelle et cette prise par l’objet ont partie liée. » (Dufour, 2008)
L’analyse est un moyen de lancer la croissance du sujet (on est dans le transcendantalisme allemand). Elle est antagoniste du modèle économique actuel basé sur une prolétarisation des consommateurs.
Ce dernier modèle a besoin de patients « surdéterminés » par la « gestion de soi » et le développement personnel. Passage de la nécessité d’être « sujet en société » à celle de « projet à exhiber » (on est dans le « libéralisme » anglais). Les techniques cognitivo-comportementalistes feront désormais l’affaire pour afficher ma spécificité dans une société d’ego-grégaires. Il ne s’agit plus de devenir un Sujet, mais de réussir un projet.
L’évocation incantatoire de la « relance de la croissance » par le politique n’est tenable qu’en l’absence de projet social, devant des consommateurs prolétarisés que le mot-valise « consommacteur » entretiendra dans l’illusion qu’ils sont des « sujets » (et là, on reste encore chez les psys, avec ce que Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud, a fait du Surmoi de son oncle – 1928 : Propaganda, traduit en français, 2007, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie).
Il en est qui ont peur de dire et qui crient qu’on les empêche de s’exprimer !Aimé Shaman