Fuck news (3)

Appel à toutes les forces de beau lisse…

Toujours quelque extrait du livre de Byung-Chul Han (2017, Actes Sud), Sauvons le beau. L’esthétique à l’ère numérique. Je persiste à voir des éléments utiles pour une réflexion sur la déliquescence de la politique (dont Donald Trump n’est qu’un épiphénomène), les fake news et autres alternative facts.

La beauté advient là où les choses se tournent les unes vers les autres et tissent des rapports entre elles. Elle raconte. Comme la vérité, elle est événement narratif : […].
L’« Internet des objets », qui met ceux-ci en réseau, n’a rien de narratif. Entendue comme un échange d’informations, la communication ne raconte rien. Elle compte, tout au plus. Or ce sont les liaisons narratives qui sont belles. […]. (pp. 106-107).
[…] Par l’entremise du beau, l’éros a accès à l’immortalité. Les « enfants immortels » qu’il engendre sont des œuvres (erga) non seulement poétiques et philosophiques mais politiques. […] Non seulement le poète et le philosophe, mais aussi le politicien sont des érotiques. Les beaux actes politiques sont tout aussi tributaires d’éros que les œuvres philosophiques. La politique, lorsqu’elle est guidée par l’éros, est une politique du beau.
Éros, en tant que divinité, consacre la pensée. Socrate est initié par Diotime aux « mystères d’Éros », qui échappent à la fois à la connaissance (episteme) ainsi qu’au discours (logos). […] En l’absence d’Éros, la pensée s’effondre en un « pur travail ». Le travail, lorsqu’il est opposé à Éros, profane la pensée, lui fait perdre son charme.
Heidegger ne situe pas le beau dans le domaine esthétique, mais dans l’ontologie. […].
Heidegger conçoit le beau expressément comme un phénomène de la vérité qui va bien au-delà de la satisfaction esthétique : « La vérité est la vérité de l’être. La beauté ne se rencontre pas à côté de cette vérité : car lorsque la vérité se met en l’œuvre, elle apparaît. C’est l’apparaître qui, en tant que cet être de la vérité à l’œuvre dans l’œuvre, est la beauté. Ainsi le Beau appartient-il à l’événement de l’avènement à soi de la vérité… (Heidegger) ». […] L’événement de la vérité redéfinit ce qui est réel. Il produit une autre réalité. L’œuvre est le lieu qui accueille et incarne l’événement de la vérité. L’Éros est dévoué au beau, à l’apparition de la vérité. C’est en cela qu’il se distingue de ce qui plaît, de ce qu’on aime. L’époque en laquelle domine ce qui nous plaît, ce qu’on like, est, dirait Heidegger, une époque sans éros, sans beauté.
Puisqu’il fait advenir la vérité, le beau est génératif, il engendre, et de façonpoétique. Il donne à voir. C’est ce don qui est beau. Ce n’est pas l’œuvre comme produit qui est belle, mais la vérité qui transparaît à travers elle. Le beau transcende également la satisfaction désintéressée. […]
Aujourd’hui, le Beau a perdu tout lien avec la consécration. Il ne marque plus l’avènement de la vérité. […] L’acte d’engendrer dans la beauté est remplacé par le beau conçu comme produit, comme objet tourné vers la consommation et le plaisir esthétique. […]
La fidélité et l’engagement sont des conditions réciproques. L’engagement exige la fidélité. La fidélité présuppose l’engagement. La fidélité est inconditionnelle. D’où sa métaphysique, voir sa transcendance. […] Si nous nous trouvons aujourd’hui dans une crise du beau, c’est que le beau a perdu tout relief pour ne plus subsister que comme un objet d’engouement, un objet qu’on like, quelconque et agréable. Sauver le beau, c’est sauver l’engagement. (pp. 109-114).

Tout sera-t-il désormais lisse comme un « sapin » de McCarthy, Place Vendôme ? Si nous revenons aux premières pages du livre de Byung-Chul Han :

Le lisse est le fil rouge de notre époque. Il relie les sculptures de Jeff Koons, l’iPhone et l’épilation brésilienne. Pourquoi associons-nous aujourd’hui le lisse à la beauté ? Au-delà de sa dimension esthétique, il est le reflet d’un impératif social plus général. Il incarne en effet la société positive actuelle. Le lisse ne blesse pas. Et il n’est le siège d’aucune résistance. C’est au Like qu’il aspire. L’objet lisse élimine l’objection. Toute forme de négativité est dissipée.
[…]
Le Share et le Like des outils de lissage. Les aspérités négatives sont éliminées, car elles représentent autant d’obstacles pour la communication accélérée.
[…]
Le lisse ne fait que transmettre une sensation agréable à laquelle il est impossible d’associer un sens profond. C’est une sensation qui s’épuise tout entière dans l’interjection « Ouah ! ». (pp. 9-12).

« Sacralisation du lisse », l’art de Jeff Koons réussit là où les Tweet de Donald Trump aimeraient déjà parvenir, à une foule qui fait « Ouah ! ».Rêve d’un « Bientôt » où le « sapin » de la Place Vendôme fera oublier à Théo les matraques d’Aulnay-sous-Bois ?

Raconter n’importe quoi sur tout et raconter surtout n’importe quoi ! Aimé Shaman