Persistance des réminiscences.
Après le souvenir du Complexe d’Orphée, de Jean-Claude Michéa, ce sont des passages d’un livre de Jean-Paul Besset qui remonte à la surface (le début des primaires en France n’est peut-être pas innocent de ce type de réminiscences).
Jean-Paul Besset, 2005, Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire (Paris, Fayard).
Acolytes de droite, acolytes de gauche
Le déchaînement qui nous conduit dans les bras de la déraison a trouvé un puissant relais dans les deux idéologies qui ont accompagné la révolution permanente de la modernité et qui, l’une et l’autre, ont cherché à donner une signification au bouleversement phénoménal des activités et des consciences. Ces deux doctrines ont longtemps partagé l’humanité et elles restent encore les deux principaux môles où s’arriment des convictions qui continuent de s’entretenir en s’excluant réciproquement.
À première vue, tout paraît différencier Mister Smith de Doctor Marx. Capitalisme et socialisme ne se sont d’ailleurs pas privés de se dresser violemment l’un contre l’autre. La matière n’a pas manqué pour donner chair à des épisodes pathétiques de l’histoire, et la nécessité de justice qui a fait se lever Spartacus persiste toujours, la «classe» des exploités-déshérités ne percevant jamais spontanément les dividendes de sa participation à l’œuvre d’enrichissement collectif. Le marxisme et ses nombreuses variantes sont longtemps apparus comme les plus impitoyables, et les plus pertinents, censeurs de l’ordre existant. Mais, sur un point au moins, et c’est sans doute le point essentiel, le marxisme révolutionnaire s’est fourvoyé: il a cru que le capitalisme entrait en contradiction avec les besoins et les désirs de l’homme – plus précisément ceux des travailleurs -, et il en a conclu que cette contradiction lui serait inévitablement fatale puisque la majorité du genre humain s’en montrerait insatisfaite. C’est exactement l’inverse qui s’est produit. Le capitalisme, malgré ses évidentes aspérités inégalitaires, en dépit de ses cruautés et de ses guerres, s’est révélé être le système le plus adapté à la pulsion transgressive à laquelle l’humanité se livrait, travailleurs compris. Il s’est approprié l’espérance du bonheur à mesure que le bien-être s’identifiait à l’accumulation de l’avoir, en lieu et place de la plénitude existentielle. C’est fondamentalement pour cette raison – et non pas parce que Staline, Mao ou Castro ont conduit le socialisme dans des impasses tragiques – qu’au lieu de s’effondrer le capitalisme a perduré et s’est renforcé.
Quelques siècles après, la différence qui subsiste entre les deux grandes idéologies, c’est que l’une a gagné et que l’autre a perdu. L’une s’est seulement montrée plus efficace que l’autre. Pour le reste, quelle qu’ait été la sincérité de leurs propagandistes, on s’aperçoit que le capitalisme et le socialisme participaient de la même valeur productiviste, et que, si le second avait triomphé plutôt que le premier, nous serions probablement parvenus à un résultat identique1 . Les deux systèmes ne partagent-ils pas la même vision opérationnelle de la nature, corvéable à merci pour répondre à la demande? L’un comme l’autre se proposent de satisfaire l’exigence de bien-être social par l’augmentation indéfinie de la puissance productive: logique de développement des forces productives pour le marxisme, libérées de la propriété privée et mises au service du prolétariat; dynamique des mécanismes du marché pour le capitalisme, en éliminant les obstacles à son fonctionnement. Les modalités divergent et les conséquences sont souvent différentes pour les individus selon la position qu’ils occupent dans l’architecture sociale. De ce point de vue, la lutte contre l’exploitation des uns et l’arrimage aux privilèges des autres ne peuvent être confondus. Mais un même corpus idéologique lie les deux mouvements. Ce qui les rassemble demeure plus fort que ce qui les oppose. C’est «ontologique». (Besset, 2005:168-9)
C’est pas fini! À suivre…
Ne pouvant faire autrement que d’être un ancien pauvre, me préserver de devenir un nouveau richeAimé Shaman