Doutes sur la pertinence de mes vœux…
Devant mon miroir qui, lui, réfléchit, je me suis surpris au soliloque : « Tu es qui, toi, pour souhaiter à tes contemporains une déconnexion, même partielle ? »
Pour retourner à une relative modestie, je n’aurais jamais dû reprendre le livre de Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil.
Se façonner soi-même – tel est désormais le travail qui nous incombe à tous, et nous nous soumettons docilement à la prescription qui nous intime de nous réinventer nous-mêmes en permanence et de gérer nos identités complexes. Comme l’a noté Zygmunt Bauman, nous n’avons peut-être pas encore bien saisi que décliner l’offre de ce travail infini ne faisait plus partie des options disponibles.
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Un alignement temporel de l’individu sur le fonctionnement des marchés – qui aura mis près de deux siècles à se développer – a rendu obsolètes les distinctions entre temps de travail et de non-travail, entre public et privé entre vie quotidienne et milieux institutionnels organisés. Dans ces conditions, la financiarisation sans répit de sphères autrefois autonomes de l’activité sociale se poursuit de façon incontrôlée. Le sommeil est la seule barrière qui reste, la seule « condition naturelle » qui subsiste et que le capitalisme ne parvient pas à éliminer.
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Éric Schmidt [ndr. Président exécutif du conseil d’administration de Google.] déclarait que le XXIe siècle serait synonyme de ce qu’il appelait l’« économie de l’attention », et que les firmes dominantes à l’échelle mondiale seraient celles qui parviendraient à maximiser le nombre de « globes oculaires » qu’elle parviendraient à capter et à contrôler en permanence. […] L’un des objectifs de Google, de Facebook et d’autres firmes (d’ici cinq ans, les noms auront changé) est de normaliser et de rendre indispensable, comme le soulignait Deleuze, l’idée d’une interface continue – qui ne soit pas littéralement sans interruption mais qui instaure en tout cas un rapport d’engagement relativement suivi avec diverses sortes d’écrans lumineux en demande insatiable d’intérêt ou de réponse de notre part. […] L’œil est délogé du champ de compétence de l’optique pour devenir un élément intermédiaire dans un circuit dont le produit final est toujours une réponse motrice du corps à des sollicitations électriques. C’est au sein d’un tel contexte que Google et d’autres acteurs privés sont désormais en concurrence pour établir leur domination sur ce qui reste du quotidien. Certains objecteront que ce qui constitue la vie quotidienne est continuellement en train de se recréer soi-même, et qu’elle s’épanouit aujourd’hui dans des espaces spécifiques d’échanges et d’expressions en ligne. Si l’on admet cependant que la notion de vie quotidienne ne fait sens qu’au lien avec l’anonymat fugitif dont elle ne saurait être séparée, il est alors difficile de saisir ce que celle-ci pourrait bien avoir de commun avec ses moments où les moindres de nos faits et gestes sont enregistrés, archivés de façon permanente et analysés afin de prédéterminer nos choix et nos actions futures.
[…] Cela aboutit à l’émergence de formes d’habitude qui s’exercent inévitablement sur un mode 24/7 et qui se rattachent en retour à des mécanismes de pouvoir qui opèrent également de façon « continue et illimitée ». (pp. 84-89).
Je me répéterai donc : j’ai toutes les raisons de persister et signer : je suis encore dans les délais pour réitérer mes vœux 2017 !
Si tu es au fond du trou, arrête de creuser. Alexandre Romanès