Les pauvres, […] si vous augmentez leurs ressources, augmenteront seulement leur consommation de produits et de services courants, industrialisés, dont le contenu en travail est faible. Augmenter le revenu disponible des riches, en revanche, cela fera augmenter la consommation de produits de luxe et, surtout, de services personnels dont le contenu en travail est élevé, mais dont la rationalité économique à l’échelle de la société est faible ou carrément nulle. André Gorz, « Pourquoi la société salariale a besoin de nouveaux valets ». Le Monde diplomatique. 06.1990
Quand la mort vint à Bagdad (conte soufi)
Le disciple d’un soufi de Bagdad, assis dans un recoin d’une salle d’auberge, surprit la conversation de deux inconnus. Il comprit à les entendre que l’un d’eux était l’Ange de la Mort.
« J’ai plusieurs visites à faire dans cette ville au cours des trois prochaines semaines « , dit l’Ange à son compagnon.
Terrifié, le disciple se dissimula autant qu’il put et se tint coi jusqu’à leur départ.
Il appliqua alors toutes les ressources de son intelligence à résoudre ce problème : comment échapper à une possible visite de l’Ange de la Mort ? Le mieux, se dit-il finalement, est de quitter Bagdad et d’aller me mettre à l’abri très loin d’ici.

Il loua le cheval le plus rapide qu’il put trouver et donna de l’éperon jour et nuit sur la longue route qui va de Bagdad à Samarcande.
Entre-temps l’Ange de la Mort avait rencontré le maître soufi. Ils parlèrent de différentes personnes.
– Au fait, dit l’Ange, où est ton disciple untel ?
– Il devrait se trouver quelque part dans Bagdad, dit le maître, sans doute dans un caravansérail : il consacre ses journées à la contemplation.
– Tiens ! c’est curieux, dit l’Ange, parce qu’il est sur ma liste. Regarde, voici son nom : je dois le prendre dans quatre semaines à Samarcande.
Idries Shah. Editions du Septénaire
Après ces rappels d’un article d’André Gorz (1990 !) et de ce petit conte soufi, je me contenterai de donner les liens de deux articles de Reporterre, et qu’il vut la peine de lire entièrement.
S’il fallait trouver une morale, elle serait : « Arrêtons d’en vouloir aux super-riches, car on ne sait pas ce qu’on peut devenir ! ». En voulant se protéger de ce que leur hubris (Hybris) provoque et que leur pleonexie exige, ils illustrent parfaitement ce que j’appelle « schizoïdie fonctionnelle » (et c’est seulement mon manque de diplôme d’une faculté de médecine qui m’empêche d’énoncer un diagnostic de schizophrénie).
En tout cas, Bernard (de) Mandeville doit jubiler dans son tombeau. Ça fait longtemps que ce médecin des âmes sait que le stade du capitalisme dans lequel nous sommes exige plus un coefficient de perversité qu’un quotient intellectuel. Elon Musk, Asperger ? Ça s’arrose !
Let me get surrounded by luxury, I can do without the necessities. (Donnez-moi le superflu, je me passerai du nécessaire). Ce qui était l’humour du dandy Óscar Wilde est aujourd’hui le viatique du moins de 1 % de la population mondiale. Il est grand nombre de ces happy few se font baiser les mains par des dirigeants de démocraties, tout en s’essuyant les pieds sur cette dernière.
À une époque, Monsieur Arnaud Montebourg se félicitait que Jef Bezos crée des postes de travail dans des cartons à chaussures, baptisés entrepôts, en Saône-et-Loire. Aujourd’hui, les prolétaires consommateurs peuvent se consoler – maigre consolation – en pensant que les super-riches, angoissés par le futur qu’ils créent, s’auto-incarcèrent, dans des bunkers, sous des maisons somptueuses, en des lieux idylliques. Pour compléter cette vision nécrophile qui vérifie à 100 % l’affirmation freudienne que, une fois que Satan est parti, l’or qu’il a donné se transformant en merde, je mentionnerai le destin du banquier Edmond Safra, mort tragiquement, quelque temps après avoir reçu la nationalité monégasque.
Bunkers et fermes bio : comment les ultrariches préparent l’avenir 19 janvier 2024 Gaspard d’Allens, Léa Gorius.
Îles privées, piscines fortifiées… Ces boîtes qui font du blé sur la survie des riches 20 janvier 2024 Gaspard d’Allens
Edmond Safra (Wikipedia). Extraits
Fin de vie
Safra vit entouré d’une escouade d’agents de sécurité et d’infirmiers logés, nourris, blanchis et grassement rétribués pour être mobilisables 24 heures sur 24 à son service dans le penthouse de 1 000 m2 en duplex de l’immeuble luxueux « La belle époque », pour lequel il verse 500 000 euros annuels à la famille Grimaldi, propriétaire du lieu, sis au 17 avenue d’Ostende […].
Quelques jours avant sa mort Edmond Safra est naturalisé monégasque […]. Le 3 décembre 1999 Edmond Safra meurt à 67 ans avec son infirmière de nuit, asphyxié dans son appartement de Monaco par un incendie d’origine criminelle , organisé par un membre de son entourage. […]. La mort violente de Safra alimentera les théories du complot.
Enquête sur sa mort
(en) Ted Maher, de nationalité américaine, un de ses infirmiers, ancien béret vert, ancien toxicomanet, est arrêté et condamné en 2002 à 10 ans de prison pour homicide involontaire homicide involontaire sur les personnes d’Edmond Safra âgé de 67 ans et de Vivian Torrente âgée de 52 ans, par la Cour de justice de Monaco. Il a indiqué qu’il avait tenté de simuler un sauvetge héroïque d’Edmond Safra en mettant en scène une agression par des hommes armés puis en mettant le feu à une corbeille de papier. Malheureusement, le feu se propage et l’appartement-bunker d’Edmond Safra, lequel a été réveillé par ses infirmières, est envahi à son tour par une épaisse fumée. Les sapeurs-pompiers sont rapidement sur place, de même que les policiers de la sureté publique monégasque. Alerté entre-temps, Samuel Cohen, le chef de la garde personnelle du banquier composée d »anciens soldats d’élite de Tsahal, qui réside à Villefranche-sur-Mer, une commune proche, se rend lui aussi sur les lieux du sinistre armé des clefs et des codes qu’il possède pour pénétrer l’endroit.
Entre-temps Safra, réfugié avec son infirmière philippine dans la salle de bain, réveille par téléphone son épouse Lily qui court au balcon puis descend saine et sauve. Un peu plus tard elle supplie en vain son mari de sortir de son refuge.
Arrivés devant la porte blindée de l’appartement, les pompiers ne peuvent y accéder. Ils demandent aux infirmières de l’ouvrir mais Edmond Safra qui avait la phobie de l’assassinat leur ordonne de n’en rien faire tant qu’il n’a pas l’assurance que les intrus sont maîtrisés… sauf si la demande émane du chef de sa garde personnelle mais Samuel Cohen, retenu et même menotté par les policiers dans l’immeuble le temps de vérifier son identité, ne parviendra jamais à grimper jusqu’à l’étage.
Edmond Safra restera sourd aux injonctions des pompiers, et l’infirmière près de lui, fidèle jusqu’au bout, n’ouvrira jamais. Quand les sauveteurs parviendront à faire enfin céder la porte blindée, ils ne trouveront que deux corps sans vie : celui d’Edmond Safra sur un fauteuil et de l’infirmière Vivian Torrente sur un tapis, les deux couverts de suie.
[…] Paradoxalement, Ted Maher avait été recruté six semaines auparavant par Edmond Safra pour son honnêteté. Retrouvant par hasard l’appareil photographique d’un ami du richissime banquier, il s’était empressé de le lui rapporter intact. Ce geste lui avait valu la reconnaissance de l’ami qui le mit en relation avec l’homme d’affaires en recherche de personnel de confiance, l’invitant alors à se joindre au groupe de ses aides-soignants, tous payés à prix d’or. Aussi, Edmond Safra avait payé très cher un système de sécurité – ce jour-là partiellement défaillant – qui bloquait toutes les issues de l’appartement et devait lui assurer une telle tranquillité qu’il se dispensait de la présence de ses gardes du corps sur place.
Le super-fétiche « argent » ne protège pas des pathologies grave. Le luxe est un frein au retour sur investissement (ROI). Pour les rois (minuscules), la sélection naturelle est aussi à l’œuvre.

Je brûle les ressources de la terre, mais j’ai les moyens. Extras, des restes !
Aymé Shaman, L’Hubrique langue de vipère.