Quelques propos de Paul Jorion extraits de Misère de la pensée économique (2015, Flammarion)
Dans le cas de la titrisation, une logique de type assurantiel a été plaqué sur des situations d’un autre ordre, sans qu’on prête attention aux faits que les contextes n’étaient pas strictement comparables. (Paul Jorion, 2015:108).
Rareté et indépendances sont les conditions qui doivent être réunies pour que le principe assurantiel puisse jouer : […].
Or, la modélisation du comportement des crédits individuels composant les titres que sont les Asset-Back Securities fut faite comme si le type de risque impliqué était semblable à celui que couvrent les compagnies d’assurances. […].
C’est ce qui fait que, quand le risque de non–remboursement est apparu pour les crédits subprime, donc automatiquement aussi pour les Asset-Back Securities adossées à de tels crédits, il ne s’agissait plus, avec le non-paiement des mensualités, d’événements rares et indépendants, mais, au contraire, d’événements tous liés à un même facteur d’ordre extérieur, et qui, désormais, avaient cessé d’être rares. (Paul Jorion, 2015:109-111).
La question soulevée par l’exemple évoqué ici de la transposition inadéquate de la logique assurantiel à la titrisation est, une fois de plus, celle d’un modèle inapproprié par rapport à son objet. Le comportement d’un secteur du monde financier a été modélisé à partir d’une interprétation erronée de la réalité qu’il s’agissait de représenter. Les capacités de la « science » économique à traiter véritablement une question macroéconomique est ici en cause, son postulat d’individualisme méthodologique faisant obstacle à à une appréhension correcte du problème. (Paul Jorion, 2015:113).
[…] : l’individualisme méthodologique, dogme de la « science » économique, exclu le risque systémique par nécessité logique. (Paul Jorion, 2015:114).
Dans la pratique, le travailleur remplacé par un automate ou un ordinateur est remercié, et son espoir de retrouver un jour un emploi va diminuant au fur et à mesure que la technologie progresse ; sitôt remplacé, la machine travaille uniquement au profit des actionnaires et des patrons de l’entreprise. Cet effet pervers, Sismondi (1773-1842) l’avait déjà dénoncé dans les années 1820, proposant que tout ouvrier remplacé par une machine bénéficie d’une rente indexée sur la richesse créée désormais par celle-ci. Une proposition ancienne qu’il faudra un jour ou l’autre réexaminait…
Les disparités dans la répartition des revenus et du patrimoine ne doivent pas être considérées comme de simples curiosités ; la concentration excessive de la richesse grippe la machine économique jusqu’à provoquer son arrêt par deux effets combinés : d’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la grande masse de la population force à un développement du crédit qui fragilise, à terme, le secteur financier en raison du risque croissant de défaut de l’emprunteur ; d’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale iront, faute de débouchés suffisants dans la production, se placer dans des activités spéculatives, déréglant entièrement le mécanisme de la formation des prix. (Paul Jorion, 2015:120-121).
[…] : Les sommes en excès, qui ne savent plus où aller se placer, seront consacrés à des paris à la hausse ou à la baisse sur tout ce qui est susceptible d’avoir un prix. C’est Paris sans véritable finalité économique, c’est ce qu’on appelle « spéculation ». […].
Bien entendu, la concentration de la richesse s’accompagne d’une concentration parallèle du pouvoir. Celle-ci a été étudiée par une équipe du Polytechnicum de Zurich, qui a analysé les données empiriques disponibles en termes de participation financière pour faire émerger l’image du pouvoir et de sa concentration. Ses conclusions sont présentées dans un article intitulé « The network of global corporate control », où ces trois auteurs, Stefania Vitali, James Glattfelder et Stefano Battiston, démontrent par une analyse mathématique qu’il existe véritablement des « maîtres du monde », que ceux-ci sont à la foie très peu nombreux et très puissant. […].
Les implications de cette découverte sont bien entendues nombreuses ; l’une d’elle et la remise en question de l’image d’un univers de concurrence non biaisée, dans la mesure où les supposées concurrents ont en réalité leurs intérêts très fortement imbriqués ; une autre et la facilité avec laquelle une structure aussi centralisée et susceptible de succomber à des effets de contagion et donc exposés à un risque systémique – d’où la fragilité de la charpente financière du monde économique actuel.
Autre élément remarquable : cette concentration du pouvoir entre un petit nombre de mains et beaucoup plus marquée que celle du patrimoine, pourtant elle-même déjà extrêmement forte dans la plupart des pays. (Paul Jorion, 2015:122-124).
Plus la technique nous fait sortir de l’histoire en nous imposant le temps réel, et plus les humains évoquent la morale et les valeurs. Pratique incantatoire consacrant la disparition et l’oubli. Se rappeler la phrase de Jean-Luc Godard : «L’oubli de l’extermination fait partie de l’extermination. »Aimé Shaman