Capitalisme incantatoire et démembrement parcellaire.

Capitalisme incantatoire et démembrement parcellaire.

Arjun Appadurai. « Il y a un fantôme dans la machine “capitalisme“ ». Propos recueillis par Alexandre Lacroix. Philosophie magazine numéro 94 – novembre 2015. pp. 73 – 74.

Philo Magazine : Vous avez également une analyse assez originale des marchés financiers.

Arjun Apparai : Je travaille à un livre sur la crise financière de 2008, dans lequel j’essaie d’analyser la notion de produits dérivés. J’ai été marqué par le chef-d’œuvre de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Le capitalisme est, bien sûr une gigantesque machinerie : il n’empêche qu’il y a un esprit à l’intérieur de la machine, qui le fait fonctionner. Dans le cas du capitalisme industriel tel qu’il s’est développé en Allemagne et en Amérique au XIXe siècle, cet esprit et le protestantisme calviniste, une doctrine encourageant la régularité, l’effort, l’humilité. S’enrichir, pour ses tenants du capitalisme protestant, est une sorte de pari sur la grâce : il s’agit de répondre à une inquiétude métaphysique, d’obtenir un signe favorable de la part de Dieu, de savoir si l’on est prédestiné. C’est pourquoi le premier capitalisme et puritain. Regardez maintenant le capitalisme financier de ce début de XXIe siècle : c’est une gigantesque machinerie mais cette machinerie est-elle encore par l’esprit du protestantisme ? Je ne le crois pas. Le système de pyramide mise en place par Bernard Madoff, la folie outrancière dépeinte dans Le loup de Wall Street de Scorcese ne sont pas des exemples de puritanisme. De plus, les analystes financiers d’aujourd’hui sont des pessimistes, il espère Annie samedi grâce. Ils aiment penser de manière contra-cyclique, soumettre à une analyse acerbe les croyances de leur temps. Mais essayons d’aller plus loin. Ce qui me semble être, depuis les années 1970, la basse métaphysique de la finance, c’est la conversion de l’incertitude en risque. Le protestantisme répondait à une incertitude : seraient sauvés ? Il n’y a pas de réponse rationnelle. Cependant, le risque, c’est un événement assorti d’une probabilité, c’est du rationnel, du quantifiable, on peut parier dessus. Je dirais que les acteurs de la finance créaient de la richesse en vendant des méthodes pour se prémunir contre le risque. Ce qui fait que les produits qu’ils proposent sont d’une telle sophistication mathématique. Les banquiers font, en somme, de la magie : ce sont des joueurs qui essayent à l’aide de bases de données, d’analyse de tendance, de courbes prévisionnelles, de modèles confidentiels, avoir des stratégies de divination. Ils savent que toute valeur qui monte va tomber et que toute valeur qui tombe va monter. La question est : quand ? En un mot, le capitalisme n’est plus le temps empreint de religiosité que de magicalité. Le problème est, bien sûr, que l’incertitude demeure et n’est jamais conjurée, comme le montre la crise de 2008.

Philo Magazine : Un aspect plus politique de la globalisation et ce que vous appelez le problème des « petits nombres ».

Arjun Apparai : Je suis parti d’une constatation surprenante : pourquoi, lorsqu’une minorité représente, mettons, entre 3 et 7 % de la population nationale, est-elle perçue par la majorité comme une menace ? Cela n’a rien d’évident. Si vous possédez 95 % des parts d’une société, vous ne considérez pas votre leadership comme menacés, même si vos actionnaires minoritaires ont des vues différentes des vôtres. La réponse se trouve dans la forme même de l’État-nation, définie par les traités de Westphalie [1648] qui mettent fin à la guerre de 30 ans : nous États-nations postwestphaliens se veulent des touts. Ce sont des créatures juridiques, mais ils ont de fortes composantes somatiques, « physique » – le sol, les monuments, les constructions, les populations. Et ils poursuivent un rêve de perfection close. Une minorité, c’est une imperfection, une impureté ou, pour employer un terme moins connoté, une « perturbation taxonomique » qui vient brouiller la clôture des catégories nationales.

Philo Magazine : Cela vous a amené à forger le terme de « chirurgie politique ».

Arjun Apparai : Au départ, j’ai essayé de comprendre les atrocités qui ont été commises en Sierra Leone par le Révolutionary United Front [RUF], un groupe armé pilotait à distance par Charles Taylor, président du Libéria voisin de 1997 à 2003. Dans cette guerre, les campagnes d’amputation systématique ont constitué un phénomène assez inédit dans la liste des crimes commis par les êtres humains. Les troupes du RUF s’en prenait à la population civile et tranchait à la machette les membres, au niveau du genou, des coudes ou au milieu de la paume. Aujourd’hui encore, vous avez des villages entiers dont les habitants amputés survivent tant bien que mal. Cet acte est différent du génocide traditionnel, tel qu’il s’est déroulé au roi de la. Tout se passe comme si, par une ironie cruelle, le pouvoir qui se sent menacé par la minorité imposait un morcellement au corps du minoritaire. Symboliquement, c’est comme si une majorité retournée sur le minoritaire la fragmentation que ce dernier lui impose. Voilà ce que j’appelle la chirurgie politique.

La différence entre un néo-capitaliste et un terroriste? Le terroriste ne détourne pas le droit dans son intérêt individuel immédiat.Aimé Shaman