Gilets jaunes en Agora

Gilets jaunes en Agora

La Démocratie détricotée

À l’écoute du Cours du Collège de France, Figures juridiques de la démocratie, de Alain Supiot (diffusé sur France Culture), et plus particulièrement celui du 9 janvier 2019 (La Généalogie de la démocratie économique – Figures juridiques de la démocratie (3/9) – ), je ne peux m’empêcher de penser qu’il faudrait rebaptiser les systèmes politiques dans lesquels nous sommes car j’ai l’impression que nous sommes bien loin du pouvoir (kratos) par les citoyens (demos), mais plutôt du kratos par  la richesse (ploutos).

Allons nous faire voir chez les Grecs !

κράτος / krátos (force, puissance)  κρατέω / kratéô (se rendre maître, être le maître)

δῆμος / dêmos (le peuple partageant les mêmes lois, les citoyens – chez les Grecs : sans les femmes, les métèques et les esclaves) 

πλοῦτος / ploutos (richesse)

Ploutos, dieu de la richesse, est aveugle : Zeus en a décidé ainsi, pour éviter que Ploutos devienne le bienfaiteur des hommes. La première tradition attestée se trouve dans la Théogonie d’Hésiode (VIIIéme s. av. J.-C.).

Il est le fils de Déméter et Iasion dont elle s’éprit au mariage de Cadmos et d’Harmonie. Ayant consommé allégrement le nectar servi au banquet, les deux divinités s’unirent dans un champ labouré trois fois. (Hésiode, Théogonie, Les Belles Lettres, 2012, v. 969-974).

Comprenant aux traces de boue présentes sur les bras et les jambes de Iasion et Déméter ce qu’il venait de se passer, Zeus frappa à mort son fils de sa foudre.

Ploutos figure dans le cortège de Déméter et de Perséphone sous les traits d’un jeune homme, ou encore d’un enfant portant une corne d’abondance. Plus tard, avec le développement de la richesse mobilière, Ploutos se détacha du groupe de Déméter, et devint la personnification de la Richesse en général.

Hipponax (poète, VIème s. J.-C.)

Selon un fragment grec qui lui est attribué Hipponax, (Frag. 36, WEST) :

« Ploutos est aveugle, mais vraiment aveugle / Il n’est jamais venu chez moi / Pour me dire : « Tiens, Hipponax, voilà trente mines / D’argent, et un peu d’autres en plus » C’est un lâche. »[

Théognis de Mégare (poète, VIème s. J.-C.)

Dans ses poèmes élégiaques, l’auteur dit :

« Ce n’est pas sans raisons, ô Ploutos, que les hommes t’honorent plus que tout : tu t’accommodes si aisément de la bassesse ! Oui, il semblerait juste que l’homme de bien possédât la richesse, et le méchant mérite le fardeau de la pauvreté. »

Chez Aristophane (poète, Vème s. J.-C.)

Dans Ploutos, la divinité est représentée par Aristophane (et la sagesse populaire) comme étant aveugle, parce qu’elle visite indifféremment les bons et les mauvais. Au dire d’Aristophane, ce serait Zeus lui-même qui aurait aveuglé Ploutos pour l’empêcher de récompenser les gens de bien et le forcer à favoriser aussi les méchants. Chrémylos, sous les conseils de l’oracle de Delphes, convainc Ploutos de se rendre à Eleusis – au sanctuaire d’Apollon – afin de se soigner. Après sa guérison, Ploutos réserve à nouveau la richesse aux honnêtes gens.

Chez Diodore de Sicile (historien et chroniqueur grec, 1er s. av. J.-C.)

 Plutus est né de Cérès et de Iasion dans un lieu qu’on appelait le Tripode de Crète, et l’on raconte sa naissance en deux manières.

Les uns disent qu’Iasion ayant jeté diverses semences sur la terre et leur ayant donné la culture convenable, il en sortit des fruits de toute espèce avec une abondance à laquelle il donna le nom de Plutus, de sorte qu’il a passé en usage de dire de celui qui a plus de bien qu’il ne lui en faut, qu’il possède Plutus ou les richesses.

Mais d’autres prétendent que Plutus, fils de Cérès et de Iasion, fut le premier qui s’avisa d’amasser des richesses, précaution négligée par les hommes de l’ancien temps.

Voilà ce que les Crétois racontent des dieux qu’ils disent être nés parmi eux. Ils croient donner une preuve invincible qu’ils sont les premiers auteurs de leur culte de leurs sacrifices et de leurs Mystères par l’observation suivante, c’est qu’au lieu que l’on accompagne d’un grand secret l’initiation d’Eleusine en Grèce, la plus célèbre de toutes, aussi bien que celle de Samothrace et celle des Ciconiens de la Thrace, compatriotes d’Orphée, qui établit cette cérémonie en ce pays-là, chez les Cnossiens de Crète, au contraire, l’initiation se reçoit publiquement, les mystères sacrés se célèbrent à la vue de tout le monde et l’on ne cache rien à ceux qui veulent s’instruire de leur signification

Chez  Lucien de Samosate (philosophe, biographe et satiriste grec, 2ème s. Ap. J.-C.)

Lucien rédige un dialogue : Timon ou Le Misanthrope, Timon d’Athènes réputé par sa misanthropie, est mis en scène au côté de Plutus, où Lucien lui attribue une foule de caractéristiques satiriques

D’après Wikipedia. https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Ploutos

Tentative pour un Update

Il me paraît intéressant de constater que, dans un état jacobin comme la France, le mouvement des Gilets jaunes, une multitude de ronds-points de la « périphérie » se retrouve institués comme autant d’Agora, centres d’autant de Cités.

Panique sur l’île de la Cité, centre autoproclamé et voulant rayonner sur la France entière (rappelons-nous que le point zéro des routes nationales se situe devant Notre-Dame de Paris.

Et l’on s’étonne, à longueur de commentaires, sur les radios et les « petites lucarnes » de ne pas comprendre le mouvement. Trop spécialistes de rien sur tout, les experts se perdent en conjoncture à propos de ce tout qui paraît ne reposer sur rien.

La pléthore (on retrouve Plutos) des revendications, se retrouvant face à l’incompréhension de celles et ceux qui sont supposés connaître, se transforme en rien, dans son équivalent formulé : « C’est du n’importe quoi ! ».

C’est justement parce que cela semble du « n’importe quoi », aux yeux de ceux qui sont « supposés connaître », qu’il faut faire très attention. Lecture délirante peut-être de ma part, mais c’est comme si une mémoire collective avait gardé le souvenir du sens de la démocratie telle qu’elle avait été originaire par Solon.

D’où la colère du Peuple, vexé d’avoir été si longtemps berné.

À noter qu’il ne semble pas innocent que les puissants brandissent le signifiant de Peuple dans les discours politiques. Mais qu’est-ce qu’un signifiant quand il ne se rattache à aucun signifié.

Il parait que les ronds-points sont / deviennent le lieu où se pratique / se (re)découvre cette  common decency (décence ordinaire), chère à Orwell, mélange de pudeur et de justice, sans laquelle la Démocratie, n’est pas possible. Zeus aurait-il envoyé Hermès aux mortels pour quelque chose ?

Retrouver Théognis de Mégare : « Ce n’est pas sans raisons, ô Ploutos, que les hommes t’honorent plus que tout : tu t’accommodes si aisément de la bassesse ! Oui, il semblerait juste que l’homme de bien possédât la richesse, et le méchant mérite le fardeau de la pauvreté. »