Homo  homini  porcus (2)

Homo homini porcus (2)

Yannick Blanc. 2016. Dans l’homme tout est bon homo homini porcus. Sens & Tonka & Cie (suite)

Chacun sait que nous traversons une crise sans qu’il soit besoin d’alourdir le propos par des citations et des chiffres qui donnent du poids à l’auteur et de l’ennui au lecteur. Chacun sait aussi qu’une crise est un moment de tri entre ce qui paraît et ce qui disparaît. Un moment d’exubérance, de chances multiples, contradictoires, parallèles, divergentes, convergentes, une explosion de possibles plus excitants les uns que les autres, mais bien sûr, il faut que l’ancien disparaisse pour qu’apparaisse le nouveau.

Nous avons mangé la forêt, et alors? Il faut bien vivre. Nourrir les chasseurs, les paysans, les machines à vapeur, les cyborgs. Il faut bien mettre les gens quelque part. Nous serons neuf milliards en 2050 – ne cédons pas au catastrophisme. I’anthropocène commence il y a huit cent mille ans avec la maîtrise du feu, il y a huit mille ans avec la mise en culture de l’Europe et de l’Asie mineure, il y a cinq mille ans avec le méthane résiduel des rizières chinoises. Il y a trois mille quatre cents ans avec les mines de cinabre vermillon des Chavins et des Incas dont les traces de mercure affleurent aujourd’hui les lacs péruviens. Il commence à la même époque chez nos ancêtres gaulois, avec l’exploitation protoindustrielle des puits à saumure de Lorraine et l’abattage des chênes, des hêtres, des noisetiers et jusqu’aux buissons qui servaient à chauffer la saumure pour en extraire le sel. Un produit rare et coûteux, nécessaire à l’alimentation du bétail et à la conservation des vivres qui fit la fortune de l’aristocratie locale.

Nous avons mangé la forêt; du bœuf, du soja, de l’huile de palme, du caoutchouc, du bois de construction; Bornéo, l’Amazone, le Congo, le Cambodge, le Mékong, et nous en avons tous croqué. Elle a nourri la croissance et toutes les bouches du monde en voie de prolifération. Fallait-il la réserver à quelques poignées de nudistes, amateurs de viande de brousse, de pécaris et de fourmiliers, pilleurs de miel et de fruits sauvages?
Les sauvages voulaient ce que nous avons – et c’est pour cela que nous l’avons. Ils n’ont pas la nostalgie de la boue. Ils ne veulent pas revenir à la Nature comme le prêchent les geignards primitivistes qui rêvent de nous faire marcher à quatre pattes. Ils veulent ce que nous voulons, tout le confort d’un habitat-machine automatisé, sous la voûte d’une cité globale.

Cela se dit depuis longtemps déjà au sein des élites bioniques, l’épuisement des milieux exploités et le chaos climatique nous ouvrent des perspectives comme nous n’en avions pas connu depuis les Grandes découvertes. Colonisation des océans qui couvrent les trois quarts du globe, de l’Australie, de l’Antarctique, de la Sibérie, du Groenland, du Nord Canada, de l’Alaska, de l’Amazonie et du Congo, ouverture d’une voie de navigation arctique, destruction de centaines de cités industrielles, telle Détroit, et construction de milliers d’écocités à énergie positive, climatisées grâce aux rejets de chaleur des centres de mégadonnées, comme au Val d’Europe, près de Paris. Le mythe de l’épuisement des ressources fossiles et le meilleur stimulant à la prospection. Le Pacifique, la Méditerranée, l’Égypte, Israël, le Liban, les deux pôles, le Mozambique, la Tanzanie, l’Irak, l’Afghanistan, la Mongolie, la Bolivie regorgent d’eldorados gaziers, pétroliers, minéraliers. Les découvertes de gisements gigantesques se multiplient, à l’exploitation toujours plus rentable quelles que soient ses conditions extrêmes : miracle de la pénurie et du génie technologique. (pp. 15-16)

France : monarchie républicaine qui se pense « État social » en distribuant à tous pour rendre acceptables les privilèges de quelques-uns.Aimé Shaman