Je pendule contre la montre…

Je pendule contre la montre…

Envie de relire Bernard Charbonneau et quelques précurseurs de l’écologie politique…

Bernard Charbonneau. 1969 [2002]. Le jardin de Babylone. Paris. Gallimard [Encyclopédie des nuisances].

Il n’y a plus de provinciaux mais des banlieusards qui s’obstinent à rester au milieu de la journée dans leur quartier désert : entre Bourges et Issoudun la solitude est presque aussi grande qu’entre Bièvres et Saint-Cyr à quinze heures. Pourtant le désert est splendide et parle à qui l’écoute. Le désert est le lieu du commencement, où se retrouve la vérité fondamentale ailleurs perdue : dans les bruits de notre monde de puissance, de rationalisation et de hiérarchie. La vérité perdue qui fonde toute démocratie, toute vie personnelle ou sociale : ou l’ordre est le fruit de la liberté. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende : le centre vivant est partout, visiblement présent dans l’étendue. (p. 71).
[…]
2. L’apoplexie menaçante.
[…] L’espace manque à la grande ville, d’autant plus qu’elle ne peut survivre qu’en faisant circuler au maximum les hommes et les choses. C’est à grand-peine qu’elle arrive à irriguer et à drainer cet énorme organisme. À la campagne ou dans les petites villes, l’homme vit sur les lieux de son travail, ou si par hasard il loge à quelque distance, il peut circuler sur des routes vides. Dans les grandes villes au contraire il doit parcourir des kilomètres, et surtout perdre un temps précieux à cause des encombrements. Et souvent ces enfants doivent chercher une école ou un lycée à l’autre bout de la ville, à un âge où l’organisme résiste mal à la fatigue. Les hommes se dirigent vers la ville parce que, entre autres, ils y trouvent d’innombrables moyens de transport. Or cette multiplicité même finie par leur interdire de se transporter ; mais celui qui s’étonnera de voir son collègue s’établir par en pleine campagne, à cinq minutes d’auto d’une petite ville, trouvera tout naturel de loger en banlieue à une heure de son travail à Paris. Car ce qui est attrayant, ce n’est pas la durée du transport mais de sortir de la ville ; et à cinq minutes de Tarbes vous êtes hors de Tarbes, tandis qu’à une heure de Paris vous est encore dans Paris.
Pour travailler le citadin doit circuler, mais il circule encore plus pour ses loisirs. Quand il est dans la ville, il veut en sortir, et il s’y acharne d’autant plus que la ville se referme sur lui ; le samedi, une sorte de fièvre obsidionale précipite la masse urbaine vers l’issue des autostrades, et l’hommauto doit là aussi « faire la queue » devant les portes de la liberté. Une bonne partie de la vie du citadin se passe en transport. Cette journée est minutée par l’horaire impitoyable des gares ; pour lui, l’aube et le crépuscule ne sont qu’un noir tunnel vibrant de roues, un wagon où le bétail humain s’entasse, comme si on l’embarquait chaque jour pour quelque guerre. Il ne lui reste qu’un moyen de défense, se refermer dans sa coquille, devenir immobile comme un caillou ; rester inerte sans voir ni les visages qui l’assiègent de toutes parts, ni le chaos fracassant qui fuit derrière les vitres crasseuses. L’homme du métro de six heures n’a pas de regard ; et celui qui par hasard regarde cesse bientôt par ce qu’il s’en qu’il commet une sorte de viol. (ndlr: L’invention du téléphone portable annule aujourd’hui le hasard, supprimant ainsi les impressions de viol).
Le transport quotidien des masses humaines impose à la société un gaspillage de travail, d’argent, l’énorme système ne tient que parce que la nation tout entière le subventionne : qu’il s’agisse des trains de banlieue ou des voies automobiles qu’il faut ouvrir à grands frais. Mais surtout c’est l’homme qui paye : le XIXe avait ses bagnes industriels, le nôtre à l’enfer quotidien du transport. […] Et pour les moins favorisés des banlieusards, ceux qui habitent les lointaines « banlieues dortoirs », entre cette aube et ce crépuscule il n’y a que la nuit.
Autant que l’incommodité, l’horreur du transport massif a favorisé le mythe de l’automobile. Et chaque citadin a prétendu avoir son petit métro, donc il fixerait plus commodément les horaires. Mais la ville est le domaine des masses plutôt que des individus : mais la ville est le domaine des masses plutôt que des individus : quand tous ceux-ci prétende vraiment l’être, elle retourne au chaos. (pp.110-2)

Ailleurs est nulle part puisqu’ici est partout !.Aimé Shaman