Une faim de vie
Je recroise aujourd’hui Jean-Pierre Dupuy, mais dans un autre état d’esprit. Je me dis que l’abandon d’un temps comme le futur antérieur a à voir avec les théories sur la fin de l’histoire, avec la nature constitutive de la technique qui impose sinon l’oubli du passé, au moins de le dépasser.
Dans la conjonction d’une société technicienne et d’une économie utilitariste, ne vaudrait-il pas mieux parler, plutôt que d’une fin de l’histoire, d’une fin du futur, d’une fin de l’avenir ? Il ne reste alors que la subsistance dans l’oubli par le consumérisme et par la croyance dans le transhumanisme.
Je veux refuser le statut « subsistance » pour revendiquer le mode « consistance » dans l’exigence en un devenir. Celui-ci ne passe pas par l’abandon de la technique, mais certainement par le rejet de l’utilitarisme ; il passe par la prise de conscience que Homo sapiens est un « colonisateur opportuniste » qui détruit ce que la nature a construit plutôt que d’observer la manière qu’elle a eue de le construire.
Des projets comme ceux proposés par Idriss Aberkane paraissent être un bon plan de consistance pour échapper au mode de subsistance de Monsieur Ray Kurzweil (ingurgitant 250 pilules de compléments alimentaires par jour), de Messieurs Bezos, Musk et consorts (préparant l’évacuation de quelques privilégiés vers Mars, sans espoir de retour), etc. et de tous les politiques qui nous bassinent avec des fantasmes de « plan de relance qui permettra une relance de la croissance ».
Sur quoi cela peut déboucher ? Quelle forme cela peut-il prendre ? Aucune idée ! Ce dont je suis certain, c’est que cela passe par une déconnexion de tous ces réseaux qui nous vendent le bonheur sur terre en nous fournissant un moyen, user-friendly, de nous contempler le nombril par l’intérieur. Friendy user !
Il y a quelques années, un homme avait chassé les marchands du temple. Il s’agit peut-être de refaire l’exercice, dans un environnement technique qui nous permettra d’éviter l’écueil de la religion et de la croyance tout en conservant l’espoir et la foi.
Je concluais mon article de 2007 en citant Marcel Conche :
Nous pensons dans un temps rétréci. Nous ne pensons pas que ce temps présent n’est rien du tout dans le temps immense de la nature. Quand nous nous voyons les uns les autres, nous ne nous pensons pas comme des mortels, des êtres éphémères qui vont bientôt s’évanouir […] en définitive, il m’est apparu que le «tout s’écoule» est éternel, que le devenir est éternel. Donc la nature est éternelle: c’est ce qu’avait dit Parménide. Tout s’écoule oui, il y a ceci et après, il y a cela, mais il y a toujours le «il y a». (Conche 2006 : 58)
Il y aura toujours l’éternité du «il y a…», même quand la «catastrophe» aura eu lieu ! (La Catastrophe aura eu lieu… p. 319)
Dernier jour de janvier… Toujours devant mon miroir, je me déclare satisfait de la manière dont j’ai « consisté » cette dernière décennie.
Dernier jour de janvier… Présenter mes vœux au-delà de cette date serait malséant. Mais rien ne m’empêche de nous souhaiter les vœux qui nous permettent de consister, dans l’apprentissage de la lecture des solutions techniques élaborées par la nature.
Dernier jour de janvier… Hors de cette limite, votre ticket n’est plus valable.
Que la déconnexion nous fasse nous reconnecter à nos désirs… Draft dodgers !
Que la déconnexion s’impose, de plus en plus fréquente, dans l’observation et dans l’envie de lire.
Que tous les jours soient une nouvelle année !
Réseaux sociaux : prothèse du Je / Nous qui ne marche pas. Aimé Shaman