L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance envers l’avenir et ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce. (Jean-Baptiste de Lamarck. 1820. Système analytique des connaissances positives de l’homme).
Alléluia (de l’hébreu הללויה) (Hallel), signifie « louez Yah ». Yah est l’abrégé du tétragramme YHWH (Yahweh ou Jéhova), nom de Dieu, dans La Bible. Mais pourquoi louer Dieu, quand la nature, ça rapporte et que c’est gratos?
Aymé Shaman, Speculatorium
La Nature contre le Capital
Un de mes fils m’a offert un livre de Kohei Saïto, La nature contre le capital. L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital.
Je viens de terminer la lecture – le livre a obtenu le prix en mémoire d’Isaac et Tamara Deutscher, en 2018 – et, pendant que je lisais, j’ai regardé une rediffusion de l’émission de Hugo Clément, Sur le front, consacrée à la forêt : La face cachée des forêts françaises.
Kohei Saïto est maître de conférences en économie politique à l’Université d’Osaka. Il participe à l’édition des œuvres complètes de Marx et Engels (MEGA).
Le projet n’est pas de faire un résumé de son bouquin, mais je pense que Kohei Saïto, travaillant sur des documents largement inédits, nous fait découvrir un Karl Marx loin de la « fièvre prométhéenne » que certains lui prêt(ai)ent.
L’analyse des manuscrits et cahiers de Marx nous montre un chercheur voulant, sur des bases scientifiques, comprendre le métabolisme de l’homme avec la nature. Sa volonté de démonter la théorie des rendements décroissants de Ricardo l’amène à Justus von Liebig, tenant du principe de la « règle de restitution des sols », laquelle serait possible grâce à des intrants chimiques – Loi de substitution. N’oublions pas que Liebig était chimiste et fabricant d’engrais.
Ces recherches amènent Karl Marx à Carl Fraas, agronome et botaniste. Fraas est tenant d’une théorie défendant l’idée que la fertilité des sols ne dépend pas uniquement d’aspects chimiques, mais également de conditions « physiques » (climat, types de plantes, alluvions, etc.). Grâce à Fraas, Marx rencontre la « physique agricole ».
« Il faut aller voir de près les dernières nouveautés concernant l’agriculture. L’école des physiciens fait face à l’école des chimistes. »
Lettre de Marx à Engels, du 25 mars 1868. (Cité par Saïto, 2016:274).
Quelques apports de Fraas.
Il aura suffi de deux mois de travail intensif sur l’agriculture pour que la lecture des livres de Fraas déplace l’attention de Marx en la concentrant sur le débat entre l’« école des physiciens » et celle des « chimistes ». (Saïto, 2016:276).
La « physique agricole » de Fraas tente donc de compléter ce que le chimiste, en tant qu’avocat des engrais artificiels, a sous-estimé, à savoir l’action des phénomènes météorologiques et climatiques, qui est essentiel pour la constitution du sol par désagrégation. […] La seule identification des composants chimiques du sol n’aurait selon lui qu’une portée pratique réduite, car « l’important est de savoir, dans un terrain donné, quelles sont les sels qui se dégagent et en quelles quantités, à quelle époque de l’année et avec quel degré de solubilité, pour pouvoir encore décider si un apport extérieur est nécessaire (Saïto, 2016:277).
Selon Fraas, dans des conditions climatiques particulièrement favorables, l’agriculture peut se pratiquer plusieurs années de suite sans épuiser le sol même si les substances prélevées par les plantes ne sont pas restituées artificiellement. […] Alors que Liebig estime ici nécessaire l’intervention humaine, la vision que Fraas développe de l’agriculture durable souligne le pouvoir propre à la nature et le cycle du métabolisme assuré par cette force naturelle elle-même. (Saïto, 2016:280). Il [Fraas] met en garde contre une généralisation active faisant de l’épuisement du sol une loi de la nature. (Saïto, 2016:281).
Ces citations illustrent bien, non pas l’opposition mais la complémentarité entre « chimistes » et « physiciens ». Une dernière, pour la route : « Il n’est selon lui [Fraas] possible d’arriver à une soutenaient habilité authentique en s’appuyant sur le métabolisme naturel déjà existant. Et le recours à la force de la nature aurait de bien meilleurs résultats qu’une forte dépendance envers les engrais artificiels ». (Saïto, 2016:287).
J’invite les personnes intéressées à lire les chapitres suivants et qui semblent d’une parfaite modernité (pour rappel, avec Marx, nous sommes à la fin du XIXe siècle).
Je vais tout de même revenir sur quelques points soulevés au chapitre « Changement climatique, civilisation en danger » et qui me semble mettre en lumière la soumission du politique à l’économique, au mépris de la nature.
Ces points éclairent d’un jour parfaitement surréaliste – au plan de la biodiversité et du climat – le « milliard d’arbres » macronien qu’analyse l’émission Sur le front. Mais ces points nous montrent également une application parfaitement réaliste de la théorie du ruissellement.
Faites confiance à l’intelligence des hommes, il y a beaucoup de choses qu’ils n’arrivent pas à comprendre.
Stanislaw Jerzy Lec
Agriculture et désertification.
La thèse centrale soutenue par Fraas, non sans intention provocatrice, et que la modification du climat provoquée par l’agriculture et le plus important des facteurs qui conduisent à la ruine de la civilisation, pour la raison que la forme spontanée de cette agriculture perturbe le métabolisme naturel et ne peut que laisser des déserts derrière elle. (Saïto, 2016:289).
Pour Liebig, la cause unique de la disparition des civilisations antiques, c’est l’épuisement des sols du à la surexploitation. Alors que pour Fraas, le déclin des civilisations antiques est explicable par des changements intervenus dans le « climat physique », l’influence du climat étant pour la végétation un facteur bien plus important. Et pour lui, c’est l’intervention humaine qui crée une dynamique modifiant le climat.
(Retour à Saïto). Suivant le résumé que Marx en fait à Engels dans sa lettre, Fraas désigne le « déboisement » comme en étant le facteur le plus important [de la steppisation] en raison des effets induits, à savoir la hausse de la chaleur et l’augmentation de la sécheresse de l’atmosphère. [Marx recopie ensuite un extrait de Fraas consacré au déboisement d’un pays et cite ensuite Humboldt]. « La rareté des forêts, ou leur absence, augmente à chaque fois la température et la sécheresse de l’air ». Le défrichement des forêts déclenche un changement climatique dans toute la région, ce qui a aussi diverses conséquences dans la plaine comme l’extension des steppes, la disparition des ruisseaux et le rétrécissement des vallées fluviales. (Saïto, 2016:293).
La vérité est que le travail humain se heurtera aux limites du monde matériel quand il aura perdu la capacité de réguler la perturbation du métabolisme provenant de son rapport purement instrumental à la nature. L’activité humaine uniquement guidée par ses finalités cause donc sur de longues périodes historiques des dommages inattendus. (Saïto, 2016:299).
Et nous connaissons, 150 ans après Humboldt, Liebig, Fraas et Marx, les finalités qui servent les guides : celles que réclame un système néolibéral qui tend à faire croire la croissance économique toujours possible.
C’est face à l’aberrance de ces logiques – que je range sous mon étiquette de « schizoïdie fonctionnelle » – que s’attache à argumenter l’émission La face cachée des forêts françaises.
Lyncée était un Argonautes dont la vue était si perçante qu’elle lui permettait de voir ce qui se passait dans le ciel et dans les enfers. Aujourd’hui, en cette époque de gouvernance par les nombres, c’est sa cousine L’INSEE qui fait le job ! Mais, à la différence de l’Argonaute, elle ne voit pas l’enfer et nous montre la clé de ce qu’elle prétend être le paradis. Aymé Shaman, compteur.
Nous pouvons toujours compter sur la France, grand pays cartésien, pour nous offrir des exemples parfaitement illustratifs de la cohérence de notre système économique, quand il s’agit de protéger la nature, le climat, la biodiversité, etc.
«UNISYLVA [je n’arrive malheureusement pas à reproduire le petit point rouge sous le A. C’est dommage, car cette trace fonde certainement le corporate de l’organisation, comme a dû l’expliquer le bureau de communication, avant d’envoyer sa note d’honoraires] rajeunit et améliore cette forêt », se vante l’affiche apposée sur le chantier. C’est financé par l’union européenne, avec la participation du gouvernement français. Note: A la lecture du site UNISYLVA, on en apprend beaucoup sur la notion de durabiité.
À part l’amélioration de « cette forêt », l’objectif de France Relance est modeste : contribuer à l’atténuation du changement climatique ! (Même pas cap’ de le stopper. Il est vrai que, comme le mentionne le site, le but de France Relance est de « Construire la France de demain ». On peut pas tout faire…).
Avec une subvention de 41 000 €, le propriétaire de cette forêt pourra peut-être s’offrir une croisière qui atténuera l’atténuation du changement climatique.
Les travaux réalisés : il s’agit, en réalité, d’effectuer des coupes rases de parties de forêt, sans discrimination des arbres à couper. On est durable ou on ne l’est pas.
Le propriétaire, outre la subvention, profitera de la vente du bois. La majorité de ce bois sera broyée puis brûlée dans des centrales qui fonctionnaient auparavant au charbon. Quelques arbres seront peut-être transformés en planches et en meubles, mais la sélection prenant du temps…
le propriétaire ne paye certainement pas les arbres replantés. Il pourra certainement, à terme, profiter de la revente du bois quand les nouveaux arbres seront abattus.
Dans la plupart des cas, il s’agit de pins. Le pin, ça pousse vite ; dans une culture en ligne, ça pousse droit, plus facilement façonnable par les machines. Petit problème : dans ses plantations industrielles, le taux de mortalité des pousses est considérable. Il faut alors replanter, mais, côté positif, ça rentre dans les chiffres pour comptabiliser le milliard d’arbres annoncés par le président Macron.
Normalement, il ne devrait pas y avoir de problème de marché : les centrales à biomasse auront toujours besoin de combustible.
À propos de ces centrales, et en comparaison avec le charbon, précédent combustible, tous les indicateurs indiquent le bois plus polluant que son prédécesseur : qu’il s’agisse du carbone, des microparticules, du méthane, etc.
En outre, la production française de bois ne suffisant pas à nourrir les centrales, la France fait venir du bois du Brésil, par cargo, depuis une région dont l’agriculture est détruite par la mono-sylviculture. Bravo les artistes !
Question annexe : Le fioul lourd des cargos est-il calculé dans le bilan carbone ?
Nous pouvons donc, sans grand risque, affirmer que le battage autour d’une opération qui viserait à sauver la planète, concerne en réalité une opération qui aura certainement une implication directe sur les chiffres du produit national brut. La production de statistiques est sauvée !