Per carissima ad colissimo
Décadence, nf. : Vue rétrospective sur le Progrès.
Stéphane Legrand. Le dictionnaire du pire.
En cette période de déconfinement, beaucoup de prises de parole sur le « monde d’après ». L’élite des devins monte au créneau, avec « beaucoup à boire et à manger » car, c’est bien connu, la pythie vient en mangeant. Faute de me donner des certitudes, le principal mérite de ces discours est de désinhiber l’auditeur que je suis. Aucun complexe donc à ajouter ma prophétie à prendre des nombreux auspices, aruspices, chiromanciens, lithomanciens et autres lithoboles, achilléomanciens, caféomanciens, cartomanciens, hématomanciens et autres individus de toutes les -mancies passées et à venir qui, faute de prévoir l’avenir, dans l’obsession de le prédire, m’auront permis d’accroître mon vocabulaire.
Un bruit de fond se fait, lancinant, qui émerge des logorrhées : demain, la distance sanitaire que, pour ajouter à la confusion provoquée par la méconnaissance du virus, on s’est dépêché de baptiser « distance sociale », risque de perdurer, annulant nos rituels de serrage de mains, embrassades et bises pour les reléguer au stade de souvenirs.
Complotiste dans l’âme, je considère que les confusions, comme les « erreurs » de traduction – par exemple, sustainable development par « développement durable » – ne sont jamais innocentes. Confondre « social » et « sanitaire » représente un grand pas sur le chemin de l’hygiènisme. Et comme je pense l’avoir déjà dit, si l’hygiène peut éventuellement sauver, l’hygiènisme rend sûrement con !
À partir d’une situation qu’on ne connaît toujours pas vraiment, on énonce des taux de dangerosité du virus tout en ignorant, faute d’avoir réalisé des tests, le nombre de personnes qui ont été contaminées, etc. etc. le tout dans un vacarme que je qualifierais d’autistique dans la mesure où les impératifs médiatiques imposent, dans un minimum de temps, de faire passer ses idées, donc, de ne pas perdre ce temps précieux en essayant de comprendre ce que veulent dire les autres. Et je suppose qu’à un certain niveau d’expertise, les désaccords basés sur la non-écoute naissent et s’amplifient dans une perte de la langue maternelle commune à beaucoup d’experts, traduite en globish que l’on pourrait définir par une langue anglaise ignorante de son origine.
Déclin, nm. : Retour à la normale.
Stéphane Legrand. Le dictionnaire du pire.

Pour m’expliquer la situation du vacarme actuel qui ne peut que monter en puissance, je recours à ce que dit Dany-Robert Dufour, dans le chapitre La trinité énonciative, de son livre On achève bien les hommes. De quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu (2005). « Aucun espace d’échange et de symbolisation n’est donc possible sans une assignation de l’absence, une assignation à résidence, indispensable au bon fonctionnement du système symbolique des échanges. […] Les néotènes, confrontés au gouffre abyssal de leur origine, ne cessent ainsi de s’inventer une origine fondatrice possible ils en sont en somme à l’origine de l’origine qu’ils se donnent. » (Dufour 2005:130).
Aujourd’hui, avec la mort du grand Sujet, la trinité s’est faite dualité. L’évolution actuelle : le ternaire, devenu duel, passe à « unaire ». « J’entends par » unaire » une proposition où, au lieu d’avoir sujet et prédicat différents comme dans » A est à l’origine de B », ils sont identiques et forment un seul et même terme comme dans » A est à lui-même sa propre origine ». (Dufour, 2005:131, note 2).
L’individu se voit contraint à une personnalité unaire pour ne pas penser à l’identité où il se voit assigner. Toute contrainte de l’environnement sera désormais vécue comme une frustration à laquelle le marché pourra remédier, par la consommation de produits justement créés pour pallier la frustration qui avait été générée par le marketing.
Pour que l’être du néotène ne renvoie pas qu’au vide (ah ! ah ! ah !), qu’il puisse « baser » son existence d’animal social dans sa communication avec les autres, il a besoin d’une relation indissociablement trinitaire, structure mise en évidence par le linguiste Émile Benveniste. « En français, ce triangle des personnes verbales énonciatives se figurait aisément par le système des trois pronoms personnels : je, tu et il, où je représente celui qui parle, tu celui à qui l’on parle, et il, celui dont on parle. Il existe donc, logiquement parlant, trois et, seulement trois pronoms personnels sujets. » (Dufour, 2005:126). Je renvoie à une longue note de Dufour, toujours page 126, qui mentionne les objections à « trois et seulement trois » et la réponse faites par Benveniste à ces objections.
« Il faut un absent partout présent pour que les échanges symboliques tiennent. Dans la tradition, cette attribution était notamment célébrée dans et par les rites de sacrifice […] » (Dufour 2005:130). Sacrifier, c’est créé de l’origine, la valider dans la création, l’adoption et la reconnaissance d’un » grand Sujet » . La religion a(vait) cette fonction et le patriarcat y trouv(-e)(-ait) sa légitimité. Après que nos sociétés ont proclamé, en 1968, qu’il était « interdit d’interdire », la légitimité du patriarcat a été, pour le moins, sérieusement remise en cause.
Si cette structure anthropologique du néotène à « originer son origine » est valide, force est de douter aujourd’hui de la solidité du troisième terme de la trinité. Les modifications politiques, économiques et sociales créent un environnement défavorable : quand la science prive la religion de ses arguments, que les églises se vident, que les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses, que les femmes ne sont plus disposées à se laisser enfermer dans un rôle sexuel, etc. qu’elle peut être la pertinence d’un patriarcat comme « référence d’origine » ? En 1968, le patriarcat qui a été déboulonné n’était plus « originel », mais un autoritarisme enivré de son pouvoir. Et celles et ceux qui ne supportaient plus l’autoritarisme, en interdisant d’interdire, ont donné un sésame au marketing.
Dépressif, adj. ou nm. ou nf. : Pessimiste dépourvu d’humour.
Stéphane Legrand. Le dictionnaire du pire.
Aujourd’hui, qu’observons-nous ?
- La « mort du Père » (celle ou celui à qui on doit sa naissance) : on devrait plutôt parler de la disparition des ascendants, du Il, où s’originait le sujet de l’énonciation. Un signe ethnographique : de plus en plus d’enfants s’adressent à leurs parents en les appelant par leur prénom, et non plus par « papa », « maman » – ce qui rend particulièrement pathétique le slogan « un enfant, c’est un papa, une maman ». Un enfant, désormais c’est « Albert et Nicole », « Albert et Albert », « Nicole et Nicole », « Nicole – qui était née Albert – avec Nicole », etc. Faute d’origine, toutes les combinatoires sont possibles, et aucune énonciation de « vérité » n’est tenable. Désormais, seuls les rapports de pouvoir seront à la base de vérités.
- La toute-puissance des plates-formes et la prééminence des réseaux permet la création d’autant de « lieux de vérité » qu’il existe de comptes ouverts. Chaque titulaire d’un compte accède au pouvoir de Dieu : il devient immortel et les tables de sa loi continueront d’exister, dans les nuages – clouds –, dans les siècles et les siècles.
- L’hégémonie du Smartphone consacre la mort du Tu et le triomphe du Je. Signe ethnographique : combien de couples, dans les restaurants, dans un rapport masturbatoire avec leur smartphone, communiquent avec l’inexistence de l’autre, inexistence validée des parties distantes, dans les photos prises des plats et envoyées séparément, chacun_e à son propre réseau – le vécu du moment renvoyant à des référentiels différents. Autre signe : le tsunami selfie. Je choisit ce qui sera l’environnement digne de le mettre en valeur. Quand Je jette son dévolu sur une « vedette » estimée digne d’apparaître à côté de lui, cette vedette est rétrogradée aussitôt au rang d’« environnement », accessoire dans le storytelling que Je se raconte, à celles et ceux qui le like.
L’illusion de la persistance du Je.
Désormais démiurge, Je est persuadé qu’il peut définir de qui et de quoi sera composé son environnement. À la tête d’un royaume d’amis qu’il ne connaît pas, mais sur qui il possède le droit de like/dislike, il oublie que ce royaume n’existe que par les biens manufacturés qu’on est prêt à lui vendre, tant qu’il a les moyens de les acheter – et, quand il n’aura plus les moyens, il aura toujours la possibilité de prendre un crédit pour acheter le livre de développement personnel qui explique comment s’offrir le monde, quand on n’a pas les moyens.
Mais en attendant, il peut choisir, chez 4Woods, la taille de sa love doll, la couleur de ses yeux, la taille de ses seins, la forme de leur pointe et le diamètre de l’aréole, etc. Il pourra même changer sa tête, quand elle ne lui reviendra plus. Subsistent une question à laquelle je ne suis pas capable de répondre : existe-t-il une différence femmes/ homme dans cette disparition du Je ramené au plus intime que sont les fantasmes sexuels ? À noter : la recherche pour trouver des mannequins masculins est moins évidente, le nombre de modèles plus restreint. Oserais-je dire qu’on se fait plus « puritain » puisque, dans cette recherche rapide, j’ai dû attester de ma majorité, pour le seul site où j’ai vu des sexes en érection.
L’apparence de liberté contribue donc à cette insécurité psychique à l’origine du narcissisme comme réaction de défense psychologique car l’individu « ne peut [la] maîtriser en voyant son “moi grandiose“ (idéal du moi) reflété dans l’attention que lui porte autrui, ou en s’attachant à ceux qui irradient la célébrité, la puissance et le charisme ».
Mathias Roux (2018:97-98). La Dictature de l’Ego. En finir avec le narcissisme de masse.
Ces jours-ci, on parle beaucoup d’esclavage. La visite du site de 4Woods fait douter de son abolition. Tant que des humains seront capables d’envisager leur relation à – je ne dis même pas « avec » – d’autres êtres humains sur le mode de la toute-puissance et de la disposition pleine et entière, les pratiques sont esclavagistes. Quelle différence entre le droit de vie et de mort sur un esclave noir et la possibilité de commander une autre tête à sa sex doll, parce qu’on avait assez de la couleur de ses yeux ? Bien sûr, dans le premier cas, il y a une vie humaine. Mais dans le deuxième, il y a aussi une vie puisque l’hyperréalité de sa représentation, qui a motivé la décision d’achat, l’a faite « plus vraie que nature ». Dans les deux cas, c’est Je qui dispose à sa guise, en fonction de ses fantasmes et pulsion.
Hasard patronymique, Jean-Baptiste Étienne Delaleu, « conseiller au conseil supérieur de l’Île-de-France et procureur au tribunal terrier de la même île » est l’auteur du Code Delaleu, officiellement nommé Code des Île-de-France et de Bourbon, publié en 1777. À cette époque, l’esclave n’est pas sujet, mais « objet de droit », l’esclave est « une chose responsable, au moins pénalement ». On peut poser la question : s’accorder le droit d’une représentation hyperréaliste de la femme et de donner la possibilité de la « customiser » n’est-il pas une façon de ramener la femme à un statut d’esclave ?

« Ça te dis : on éteint la télé, on monte se coucher et on allume les ordis ? »
C’est comme si nous allions vers une société où l’échange tend à disparaître, dans la manifestation permanente d’un individu unaire voulu par le marché, un individu addict exigeant de ce marché-dealer qui lui fournissent les conditions de son aliénation.
Dans l’attachement Tefal® à l’onction Zuckerberg, les amis se délitent à renaître multiples.
Aimé Shaman