© e Works
PESSIMISME, nm. : Trouble oculaire dont le principal symptôme est une forte prédisposition à ne pas voir les choses comme elles ne sont pas. Le pessimisme n’a qu’une viabilité limitée en tant que formule démocratique. Fernand Nadier, Ode to a grecian urge. (Stephane Legrand. Dictionnaire du pire).
Dépasser l’aversion au risque en socialisant l’insécurité

© Cardon
Je suis en train de finir un livre dont j’ai envie de faire partager un extrait, que je trouve une parfaite illustration de la facticité de l’économie financière.
Boullier, Dominique. 2023. Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales.
Lors de la grande panique dite « des banquiers », en 1907, JP Morgan dû faire face à une enquête parlementaire sur son rôle essentiel dans les évènements.
Il prononça alors une justification de son intervention qui mérite d’être retranscrite ici car elle dit tout de l’économie financiarisée à venir et du poids des propagations :
Untermyer : Est-ce que le crédit n’est pas accordé essentiellement en fonction de l’argent ou des biens ?
Morgan : Non, Monsieur. En fonction de la réputation.
Untermyer : Elle compte plus que l’argent ou que la propriété. ? Morgan : Plus que l’argent, plus que tout le reste. L’argent ne peut vous l’acheter … Si je ne fais pas confiance à quelqu’un, il pourra toujours m’offrir tous les titres de la chrétienté que je ne lui donnerai pas un sou.
[Boulier, 2023 :102 citant Bruner et Carr, 2007:182-183]
Dans ces pyramides [de Ponzi], les apports des nouveaux investisseurs sont utilisés directement pour offrir des rendements faramineux aux premiers investisseurs, ce qui pousse tous les participants à propager cette croyance en une martingale, jusqu’au moment où la défiance s’installe si le moindre défaut de paiement intervient, entraînant ainsi par effet « bulle de neige» le retrait des plus avisés qui entraînent à leur perte les derniers croyants. La vitesse de réaction est ici l’unique critère de survie, ce qui fut bien montré dans le film Margin Call, qui consiste précisément à vendre le plus vite possible des titres que l’on sait « pourris» avant que d’autres ne l’apprennent. On se focalise ainsi aisément sur la propagation de la défiance, souvent à partir d’un signal apparemment mineur mais on étudie plus rarement la façon dont la confiance a été installée abusivement par la propagation de signaux de promesses pourtant intenables pour un analyste ordinaire. La constitution des bulles comme leur éclatement sont des phénomènes entièrement propagationnels et l’on pourrait presque dire « purement propagationnels » car personne ne peut plus trouver de critères indépendants non subjectifs à cette attractivité de certains titres. Dans la mesure où les institutions de régulation des marchés n’exigent plus de fondamentaux en termes de biens de référence ni même en termes d’indicateurs robustes (il ne s’agit plus que de rankings agrégés d’une opacité totale), la propagation de la croyance en l’efficience des marchés persiste, et cela même après les crises. La puissance de séduction scientiste des mathématiques financières et des probabilités qui sont au cœur des algorithmes désormais apprenants (Machine Learning) s’ajoute à la pulsion sans limite du jeu et de la toute-puissance pour engendrer la disparition de l’aversion au risque, pourtant si répandue dans la population ordinaire. Beaucoup de ces algorithmes reposent encore sur des moyennes (pas même des médianes) qui, on le sait, ont le don de faire disparaître les valeurs extrêmes. C’est ainsi que Paul Jorion (2007) avait pu annoncer la crise de 2007 en mettant en évidence ce défaut majeur des programmes de la finance de l’époque.
Cette mutation de la finance devenue mathématisée et profondément probabiliste est fondamentale car elle constitue une matrice pour une grande quantité d’activités contemporaines, bien au-delà des marchés financiers, puisqu’il s’agit avant tout de propagations d’attentes et donc de réputations. Or, cette fluidité est délibérément organisée par les plateformes numériques que chacun pratique et cela pour tout type d’informations. Nous serions sans doute bien avisés de penser la propagation des fake news non plus en termes d’intentionnalité ou de déterminisme ou de régimes de vérité mais en termes stochastiques et probabilistes. Tout plaide ainsi pour tenter d’explorer à nouveaux frais tous ces processus et de considérer avec sérieux leur qualificatif de « subjectifs », pour les traiter avant tout comme relationnels, en ciblant l’investigation sur des vecteurs totalement sous-estimés qui permettent des circulations inattendues (au-delà même des formules mathématiques, des business schools ou des agences de notation). Plus encore, c’est un renouvellement du cadre conceptuel qui s’avère nécessaire pour penser les processus de voisinage selon d’autres principes de causalité non liés à des structures ou à des acteurs clés, décideurs, influenceurs ou arbitres des marchés. Le concept de valeur lui-même doit être repensé pour comprendre à quel point elle est toujours prise dans ses effets de réciprocité et de réputation que mentionnait JP Morgan.
(Boullier, 2023:107-108)
Dépasser la confiance, Plus Grand Commun Diviseur…

Arrive dans ma boîte mail le mail hebdomadaire de Reporterre qui rend compte d’un livre de Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Voilà qui ne me paraît pas très éloigné de ma motivation au présent Post.
J’aurai certainement l’occasion d’y revenir.
Ouverture sur le monde, les réseaux sociaux que l’on consulte, sur le trottoir et sur notre smartphone – ubiquité ! – imposent une totale imperméabilité au voisinage immédiat. Seuls parmi les autres, nous pouvons désormais imposer notre indignation réticulaire sur le monde.

© Chapatte
Les Tartuffe par temps de pandémie : « Cachez ce vaccin que je ne saurais boire ! »
Aymé Shaman, Grand propagateur