Rachat d’actions

Toutes les actions sont-elles rachetables ?

Toujours Alain Supiot. La gouvernance par les nombres. Cours au collège de France (2012 – 2014). (Les notes de l’auteur ne sont pas reportées ici).

Toute entreprise d’une certaine taille est aujourd’hui à la fois un sujet opérant sur les marchés est un bien sur lequel ces marchés spéculent. Une fois asservie à la réalisation d’objectifs financiers à court terme, l’entreprise est plongée dans le temps entropique de la désorganisation des organisations. Sa capacité de se projeter dans l’avenir se délite de même que la qualité de ses produits. Elle continue d’être un sujet économique, mais un sujet programmé, qui pourra lui aussi faire l’objet, au sens le plus technique du terme, d’une dépropriation de soi. L’une des manifestations juridiques la plus claire de cette dépropriation est la manière dont on a rompu dans les années 1990 avec un interdit séculaire qui interdisait aux sociétés commerciales de racheter leurs propres actions. Cet interdit était au fondement du droit des sociétés par actions, car ce qui justifie le droit des actionnaires aux dividendes, c’est qu’ils assurent le financement de l’entreprise. Les autoriser, comme l’a fait en France la loi Strauss-Kahn du 2 juillet 1998, à racheter une partie de leurs titres pour augmenter la valeur de ceux de leurs actionnaires, inverse ce lien d’obligations, en ne régissant ces derniers aux dépens de l’entreprise. Cette réforme a comblé les vœux de cette catégorie particulière d’actionnaires qui attendent de l’entreprise, non pas tant qu’elle entreprenne, c’est-à-dire qu’elle déploie sur le long terme une activité économique rentable, mais bien plutôt qu’elle apporte le plus d’argent possible dans le moins de temps possible. Autrement dit elle a favorisé la spéculation au détriment de l’investissement. Une grande partie des liquidités dont les banques centrales ont inondé les marchés financiers depuis 2008 dans l’espoir de faire repartir l’économie a ainsi servi aux très grandes entreprises à racheter leurs propres actions pour enrichir leurs actionnaires, au point que l’agence financière Bloomberg elle-même a fini par s’en inquiéter. (p. 259-260)

Aujourd’hui, on ne s’étonnera plus de voir une loi Strauss-Kahn s’attaquer à « cet interdit qui était au fondement ». Il est à relever (si j’ose dire) que le rachat, par les entreprises, de leurs propres actions est l’équivalent d’une prise de Viagra : Voilà qui permet d’augmenter le volume et le rendement en mentant aux bourses !

Qui confond le désir avec ses pulsions éteint ses feux avec de l’essence.Aimé Shaman